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Paul Gardès "HISTOIRE POUR s’empiffrer de fraises Tagada"
 
Auteur : Paul Gardès Imprimer cette Histoire de
HISTOIRE POUR ne pas perdre le fil
Aujourd’hui, j’ai égaré ma gomme.
D’ailleurs, ce n’est pas vraiment la première fois; j’étais assise à ma table à dessin, à peaufiner une illustration. J’avais posé la gomme en haut à gauche du plateau de bois. A portée de main.
Bien sûr, quand j’ai voulu l’utiliser, plus de gomme! Pfuit, envolée, évaporée, mes doigts à se refermer bêtement sur le vide! Je n’en dirai pas plus, très classique, en fait!
Mais voilà, je n’avais strictement pas bougé. J’ai fouinée parmi mes esquisses. Pas l’ombre du début d’un morceau de gomme qui aurait eu l’idée de se faufiler entre les papiers et les pinceaux, se cacher derrière les flacons d’encre ou les tubes de gouaches.
Classique, vous dis-je. Le genre de non-événement qui a le don de pourrir quotidiennement la vie d’une graphiste; les objets se promènent va savoir où, reviennent quand ils veulent et on n’en parle plus!
Mais cette fois...
J’ai lancé à Richard: “Pas vu ma gomme, des fois?”
Il ne l’avait pas vu, ni même emprunté, ne s’était même pas approché de ma planche à dessin de toute la journée. “Et puis, c’est classique -a-t-il affirmé en grand connaisseur- on bosse, on a la tête à l’envers, on croit paumer sa gomme et puis...”
Bingo ! Du cent pour cent classique. Comme prévu, la gomme était effectivement sur la table, pas tout à fait à la bonne place, mais elle était revenue et je pouvais songer à reprendre mon travail l’esprit tranquille.
Il y avait seulement cette étrange trace bleutée sur l’une de ses faces.

Aujourd’hui, j’ai décidé de faire très attention.
Voilà une bonne semaine que ma gomme s’amuse avec moi. Elle disparaît, réapparaît, et à chaque fois, cette trace irisée, d’un bleu électrique, telle celle, légère et fragile, laissée par le passage d’un escargot. J’ai arrêté de dessiner; il se passe quelque chose d’anormal, j’en suis certaine!
J’ai placé la gomme sur une feuille blanche, au mitan d’un grand rectangle tracé au feutre rouge. J’ai attendu patiemment, scrutant l’objet baladeur. Les heures se sont écoulées, longues, lassantes, énervantes... rien!
Richard m’a soudain appelé d’une autre pièce, il voulait... j’ai détourné machinalement la tête quelques minuscules secondes; le regard à nouveau posé sur mon plan de travail, la gomme avait évidemment disparu. Il ne pouvait d’ailleurs en être autrement, me semble-t-il.
Et à discuter sans fin avec Richard, affronter les sempiternelles réponses attendues: “Elle a dû rouler par terre, etc, etc, etc...”
La conversation s’est envenimée. Et voilà, c’est classique, je perds toujours mes affaires, etc, etc, et de toute façon, je l’emmerde avec cette histoire de gomme qui se promène va savoir où.
Nous nous sommes calmés. La gomme était là sur la feuille, mais mordait bien visiblement sur l’un des bords du rectangle rouge. Et surtout, elle me paraissait nettement plus usée.

Aujourd’hui, je n’ai pas travaillé.
Ne me suis pas approchée de la table à dessin. Pas voulu voir ni savoir si ma gomme était ou non présente à l’appel, si elle était entière ou en petits morceaux, si cette insolite traînée bleue la marquait encore. Oublier un peu cette histoire de disparition qui me trotte dans la tête, comme un manège impossible à arrêter.
Je me suis enfermée dans la cuisine. Mijoter un bon petit plat pour Richard et moi, rien de tel pour remettre les choses en place!
Je me suis installée tranquillement, ustensiles étalés sur la table, casseroles et saladier prêts à servir. Le temps d’ouvrir le frigo pour y puiser les ingrédients nécessaires, le saladier s’était envolé!
J’en aurais mis ma main au feu, je ne l’avais ni touché ni déplacé. J’étais seule dans cette foutue cuisine et pour tout dire, au bord des larmes. Impression mauvaise d’avoir la tête coincée dans un étau! Je filai à la salle de bains, m’aspergeai la figure d’eau froide, revins à la cuisine... le saladier avait repris sa place. Les traces bleues en zébraient la surface, et il y avait déjà de la farine à l’intérieur.

Aujourd’hui, je me suis assise dans un coin du salon.
Je suis restée là immobile, silencieuse, le menton calé sur les genoux repliés. Le phénomène ne cesse d’empirer. Les objets disparaissent les uns après les autres, réapparaissent plus tard, quelques minutes ou quelques heures, c’est selon. Rien ne semble déterminé à l’avance. Seuls les objets de petite taille sont concernés, les objets usuels du quotidien. Une assiette manque à l’appel, le fer à repasser que je récupère encore chaud, un verre avec un fond de boisson que je ne me suis jamais servie, ma gomme qui s’use toute seule...
Les meubles, les gros objets font heureusement exception; le lit, le frigo sont toujours en place. Pour combien de temps encore?
J’en ai à nouveau parlé avec Richard. Où vont ces objets? Et cet irisement bleuté?
Richard en a bien rigolé. Pour lui tout va bien, j’ai juste un petit monde parallèle dans la tête, les neurones qui jouent des castagnettes. Ça passera, c’est tout.
Je l’ai fusillé du regard!

Aujourd’hui, j’ai attaché tous les objets.
Je veux dire: tous ceux qu’il m’a été possible d’attacher, sans oublier ma gomme. L’appartement ressemble à une gigantesque toile d’araignée, tissé de cordelettes entrecroisées. Mais cela ne m’amuse pas du tout. Ça continue sans cesse, mon univers part en effilochade. Les objets se font quand même la malle. Ficelle coupée net, à tomber sur le sol et serpenter tel un vermisseau ridicule. Puis ils refont surface, ficelle intacte, tendue à nouveau.
Je ne dis plus rien à Richard.
Il a découvert avec effarement l’état de l’appartement. Me croit en vrille, c’est sûr! Et je ne sais même pas comment me sortir de ce pétrin!

Aujourd’hui, Richard est enfin resté avec moi. Je l’ai persuadé de ne pas aller au boulot.
“Reste au moins une fois - ai-je ardemment imploré - tu verras par toi-même.”
“Ok, on voit ensemble cette fois.”
Rien n’est arrivé! Rien n’a bougé, rien n’a disparu! Sauf quand il s’est éclipsé aux toilettes. Quelques menus objets en ont profité pour me faire leur numéro d’illusionnistes.
“C’est un jeu? - a demandé Richard - où les as-tu caché?”
“Pas marrant!” - ai-je marmonné pour toute réponse, glaciale.

Aujourd’hui, Richard est entré dans la salle de bains, pour se préparer.
Un événement banal et finalement rassurant dans mon nouveau monde de ficelles et de disparitions répétées.
Mais à ne plus sortir de la pièce, j’ai ouvert grand la porte. Personne! Ni là, ni dans tout le reste de l’appartement que j’ai fouillé de fond en comble! Et voilà mon Richard volatilisé à son tour, comme une vulgaire cafetière ou une chiure de gomme.
Et lui, va-t-il revenir?
Du calme! Je m’affole pour rien, tout revient à un moment ou un autre depuis le début de cette histoire, il n’y a pas de raisons pour qu’il en soit différemment avec lui.
Évidemment, Richard a réapparu, est sorti flageolant de la pièce, les joues en feu, les cheveux en pétard, et quelques traces bleutées tout au long du cou.
Je me suis jetée dans ses bras, le serrant à l’étouffer comme si ma vie dépendait de cette seule étreinte. Une odeur inconnue flottait sur ses vêtements. Une odeur musquée, entêtante et envoûtante. Rien à voir avec les parfums que j’utilise habituellement.
Élan brisé! Nous nous sommes regardés sans un mot.

Aujourd’hui, celui-là et celui d’après, et encore le suivant.
Richard n’est plus allé travailler, Richard reste à la maison.
J’en ai pris mon parti. Une fois c’est le grille-pain ou la confiture, puis c’est au tour de Richard de disparaître.
Et toujours cet air absent et satisfait quand il revient auprès de moi, ce foutu parfum et ce vernis bleuté sur sa peau!

Aujourd’hui, j’ai assommé Richard.
Un peu trop fort peut-être.
Il ne bouge plus depuis des heures et me semble de plus en plus froid et raide. Je me suis ficelée à lui, longue corde nous entortillant, nous paralysant comme proies d’araignée.
Maintenant, j’attends.
J’ai juste un peu peur de ce que je peux rencontrer là-bas.

 
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